Entrevue « L’ère de la postvérité a commencé »

Entretien avec Stéphane Baillargeon, auteur d’une belle série d’articles qui explorent le monde orwellien contemporain, dans Le Devoir. 17 déc. 2017.

L’article en ligne

«Énormément d’informations sont accessibles, mais il y a très peu de connaissances de ce qui se passe»

Quel est le rapport avec l’ignorance ? Le philosophe Marc-Antoine Dilhac, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique publique et théorie politique de l’Université de Montréal, note que, dans les trois célèbres formules d’Orwell liées aux ministères d’Océania (« La guerre, c’est la paix » ; « La liberté, c’est l’esclavage » ; « L’ignorance, c’est la force »), seules les deux premières sont « analytiquement contradictoires », comme disent les philosophes. Dans les deux cas, les termes constitutifs s’opposent. Dans la dernière phrase, bizarrement, ce n’est pas le cas. Le régime totalitaire ne dit pas que l’ignorance, c’est la connaissance.

« On peut très bien considérer qu’effectivement, l’ignorance est une force, dit le spécialiste des théories de la démocratie et de la justice. Je crains que ce soit bel et bien le cas aujourd’hui. Ce n’est pas normatif, ce n’est pas ce qu’on voudrait pour une démocratie ou ce qui serait juste. Malheureusement, l’ignorance constitue de plus en plus une force politique. Faire de la politique, ça suppose mobiliser les gens, et pour mobiliser les masses, aujourd’hui, il semble plus facile d’aller au-delà de la vérité et de miser sur les émotions, par exemple. Le langage démocratique peut donc être corrompu et le mensonge est une des formes de corruption du langage. »

 Trois paradoxes481c901c9f4a44099957c69ff6921342_18

Partant, M. Dilhac ne rejette pas l’idée de comprendre notre époque à partir de la dystopie 1984. Au moins pour faire image, au moins d’un point de vue journalistique. Il propose en fait trois paradoxes pour comprendre notre monde (disons) postorwellien.

Données et faits. Nous vivons à une époque où les données abondent mais où manquent les faits. « Énormément d’informations sont accessibles, mais il y a très peu de connaissances de ce qui se passe, dit le professeur, en soulignant le premier paradoxe. Une des raisons, c’est qu’on ne sait pas interpréter les faits, les mettre en rapport les uns avec les autres. »

Vérification et spectacle. Le travail des médias devrait faire le pont (la médiatisation, justement) entre les faits bruts et leur interprétation. Or leur magistère est contesté par la prolifération des sources d’information plus ou moins vérifiables. Même le fact checking tombe à plat. Il n’en a pas manqué pendant la campagne américaine. ICI Radio-Canada, comme bien d’autres médias, le multiplie, y compris pendant les débats en direct. « Le paradoxe, dans ce second cas, c’est que la vérification devient un spectacle : “Ah, il a menti !” “Ah, elle a menti !” Ma crainte, c’est que ce registre lasse le public et qu’il finisse par se dire que tout le monde ment et qu’il vaut mieux se rabattre sur nos intuitions pour prendre des décisions. On met de côté la vérité et on choisit en fonction de nos sentiments, de nos désirs ou d’une promesse en particulier. »

Activité et passivité. Les théories démocratiques mettent l’accent depuis un demi-siècle sur la délibération publique et la participation citoyenne, qui supposent la circulation de l’information. Les pratiques marchent assez bien au niveau local et rapproché. Par contre — c’est le dernier paradoxe —, au niveau général, national, pendant les campagnes électorales, les citoyens sont très peu engagés dans la délibération. « Ils sont actifs dans la démocratie de proximité et de moins en moins dans la discussion des grandes orientations politiques. Ils sont alors soumis à des manipulations avec tous les moyens rhétoriques, y compris le mensonge. »

Une machine de corruption

La pratique des manipulations a pris des proportions autrement plus scandaleuses dans les régimes totalitaires du XXe siècle. La démocratie a pris du galon partout dans le monde. Pourtant, le mensonge n’a pas disparu et on le voit maintenant ressurgir un peu partout.

« Le scandale du Watergate a fait chuter le président Nixon. Maintenant, la démocratie américaine et d’autres acceptent d’énormes mensonges qui engagent profondément des millions de personnes. La différence entre la première et la deuxième guerre en Irak est stupéfiante à cet égard. Dans le premier cas, il y avait un casus belli. Dans le second, les informations pour justifier la guerre étaient fausses. La guerre a eu lieu et a entraîné des centaines de milliers de morts. »

Cette situation inquiétante s’accompagne de ce que le philosophe politique nomme« un scepticisme général ».

Les mécanismes de l’autorité et de l’expertise se délitent. Des milliers de savants établissent la vérité quasi indubitable du réchauffement climatique. Et puis après ? Chacun peut balayer les évidences jusqu’à relayer les pires niaiseries, complotistes ou autres.

« Il n’y a plus d’autorité. Chacun fait autorité et nie celle des autres. Tout le monde a droit au doute et n’a plus besoin de justifier ce qu’il croit. […] Les médias traditionnels sont impuissants à rétablir les faits, à démonter les mensonges. Tout le système prend l’eau. J’ai l’impression que la machine de corruption de la parole publique est en route. »

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